Que pensez-vous de cette œuvre ?
S’il y a bien une chose à apprivoiser pour évoluer sur le marché de l’art, c’est l’œil. « Avoir l’œil”, dans le jargon artistique, est une expression bien connue, pour autant ce n’est pas la chose la mieux partagée. Et bien sûr, je ne fais pas encore exception à la règle. Il s’agit d’ailleurs d’un « sujet » auquel j’ai récemment été confrontée et que je trouve important d’approfondir.
Il y a peu je me suis rendue à un vernissage où il y avait du beau monde. Marchands d’art, collectionneurs, organisateurs de foires, galeristes… En bref, la crème du marché. Je déambulais parmi tous ces gens non sans me poser mille questions sur ce qui était exposé, tentant de capter l’âme de chaque œuvre et de mettre mes goûts à l’épreuve.
Je m’étais arrêtée devant cette toile quand un homme s’est approché de moi et m’a demandé ce que j’en pensais.
J’ai répondu que j’étais attirée par l’œuvre et que j’appréciais surtout les couleurs, avant de lui retourner la question. Ce à quoi il a répondu qu’il n’aimait pas. Et d’ajouter : « Ill ne faut pas se fier à la couleur ! Non, c’est vraiment mauvais ».
Et puisqu’il s’était lui aussi arrêté devant cette toile, je ne m’attendais pas à ce qu’il soit aussi catégorique. Il a interpellé un de ses amis pour solliciter son avis : ce dernier n’a même pas daigné regarder l’œuvre.
J’ai tout de suite eu l’impression d’être passée à côté de quelque chose. Alors j’ai tenté de faire confiance à mon ressenti et ne pas me laisser influencer par l’avis de ces experts ; sûrement pour me convaincre de mon propre point de vue, étant donné que j’ai été sincèrement attirée par cette œuvre. Je voulais aussi comprendre et voir ce qui pouvait ne pas fonctionner. Un collectionneur a brièvement interrompu le fil de mes pensées pour toucher un mot à mon interlocuteur, avant d’alimenter à son tour notre débat.
« Ça doit être pas mal en déco ça » avait-il dit un sourire en coin.
J’ai bien compris qu’une référence à la décoration en art n’est pas un compliment. C’est peu de le dire ! Cela relève-t-il à ce point d’une évidence ? Trois professionnels m’ont peut-être démontré que les goûts et les couleurs, en fin de compte, ça se discute. C’est ici que l’expression avoir l’œil prend tout son sens. Dans ce cas, comment la définir et surtout comment l’acquérir ? Ces dernières semaines ce questionnement a été au cœur de mon activité et j’ai voulu partager cette expérience avec vous.
L’émergence de l’art contemporain a mis en exergue l’importance de la subjectivité, chacun pouvant y « faire son marché ». Pourtant, l’art est un univers qui reste malgré tout difficile à cerner.
En effet, il existe des codes et des tendances d’une grande diversité, mais qui suivent une chronologie bien précise.
C’est d’ailleurs ce que m’a expliqué une productrice dans l’audiovisuel à qui j’ai livré une œuvre. En m’offrant une tasse de thé, elle m’a expliqué que pour forger son regard il fallait s’entraîner à regarder. Mais pas n’importe quoi, ni n’importe où. Selon elle, une bonne connaissance de nos prédécesseurs est indispensable à une meilleure compréhension du marché contemporain. Elle m’a donc invitée à visiter attentivement les musées de Paris dans un ordre bien précis.
D’abord le Louvre, dont les œuvres retracent l’évolution de l’art de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle. Ensuite, le musée d’Orsay, qui se concentre sur l’art du XIXe siècle, notamment l’impressionnisme, le postimpressionnisme et le symbolisme. Enfin, le Centre Pompidou, véritable temple de l’art moderne et contemporain. “Mais ce n‘est pas tout”, m’avait-elle dit. Selon elle, il faut aussi anticiper les tendances à venir et pour se faire, il est impératif de suivre les artistes et les œuvres qui passent dans les salles de ventes aux enchères. Notamment via les magazines spécialisés comme la Gazette Drouot par exemple, qui met en avant les artistes émergents.
En revanche, selon elle, il reste important de faire preuve de discernement et de ne pas systématiquement apprécier tout ce qui est référé comme étant exceptionnel, car si on peut se permettre de ne pas être sensible à certaines œuvres d’art, il est crucial de ne pas jeter son dévolu sur n’importe quoi.
Dans ce cas, comment dépasser ces « injonctions » muséales en se forgeant un regard qui, initialement, n’est pas le nôtre ?
C’est ici que la question se complique. J’ai passé un an à parcourir un grand nombre de galeries, de foires et de collections en entraînant mon œil à apprécier un maximum de choses. En écoutant les conversations de ci et là, j’ai remarqué que même les experts n’aiment pas tout.
C’est alors que je me suis rendu compte qu’il est facile pour moi de relever ce qui me plaît, mais plus difficile de cerner ce que je n’aime pas.
Déterminer ce à quoi nous ne sommes pas sensibles pose les limites de nos exigences. Et pour cela il est important d’aborder cette démarche dans la plus grande intimité.
Parfois, il est intéressant de se demander “ Pourquoi cette œuvre n’aurait-elle rien d’exceptionnel ?”.
Envisager ce point de vue implique forcément de faire appel à son instinct.
Cependant, confronter son propre jugement aux acteurs faisant autorité nécessite au moins, une bonne connaissance de la culture artistique.
De ce fait, il faudrait d’abord observer, apprendre puis avec un peu de recul mettre nos connaissances et notre sensibilité à l’épreuve. Ce n’est visiblement que de cette façon que l’on peut affiner nos goûts.
Faire l’inventaire de ce qui ne nous plaît pas est tout aussi indispensable que d’avoir une liste de références.
Alors en revenant sur cette anecdote, je me dis qu’il aurait probablement été plus clair pour moi de comprendre la position de mes interlocuteurs ce soir-là si j’avais un bagage plus solide. Il est certainement plus intéressant de partager son avis entre personnes du même niveau culturel.
Mais aurais-je pour autant partagé leur point de vue?